c'est drôle, je lui dis, tu parles de ta solitude, de ton désespoir, tu as cette posture désenchantée de celui qui n'en a rien à foutre de rien et qui sombre doucement avec l'alcool...et puis, quand j'en suis vraiment là, que je passe mes soirées accrochée au comptoir, à boire, à rire, à danser, à brailler des chansons anars, à coucher avec des inconnus et que je lâche tout le reste, tu m'en veux...
on peut pas vivre comme ça, il dit, je ne veux plus te fréquenter si tu en es là...
ahah !
parfois, je me dis qu'il faudrait que je me reprenne, que je vais finir par perdre mon boulot, puis mon toit, si je continue sur ce chemin...
d'autres fois, de plus en plus souvent, je me dis que je m'en fous, que c'est n'importe quoi, mais qu'au moins c'est drôle... que j'aime bien cette vie de comptoir ou tu connais tout le monde, et où tu passes ton temps à raconter des conneries... et toutes ces solitudes qui se frottent à la mienne, au fond, ça tient chaud... des fanfaronnades, mais pas de faux-semblants... on sait bien ici que personne n'est irremplaçable, et qu'on est tous là pour pas se retrouver seuls devant les nouilles du soir...
j'avais détesté ce mec, un soir, qui d'un air condescendant avait refusé de parler à une fille parce qu'elle avait trop bu... mais qui me parlait à moi, parce que je suis toujours capable d'aligner plus de trois mots, et que ce que j'ingurgite ne se voit pas encore trop sur ma gueule... j'avais détesté qu'il m'englobe dans sa supposée supériorité... va jouer dans le mixer, connard ! si tu traînes dans des bars de pochtrons, attends-toi à en rencontrer... et ne les méprise pas, je te prie... ici, au moins, on te parle, pas sûr qu'il y ait beaucoup d'autres endroits où quiconque puisse supporter ta conversation d'un inintérêt sidéral...
de temps en temps, j'ai quand même un sursaut...
je prête encore l'oreille à ceux qui me disent "tu sais que tu es parfois incohérente, quand tu parles ? que tu n'as plus vraiment la notion du temps ? qu'on dirait que tu ne sais pas trop où tu es ?" ou bien "parfois, je m'inquiète... je pense à cette attirance que tu as pour les garçons bizarres, les mythomanes, les marginaux, les alcooliques... je me demande d'où ça peut venir..."
et quand il me dit "on est vivants ! vivants !" je réponds toujours à celui qui me tient la main "pas sûr, tu sais... on ne dit jamais ivre vivant : on dit ivre mort "
ivre
mort
- et alors ? -


ce que tu dis